Les mots du voyage: Barouder, baroudeur

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Derrière chaque mot se cachent une histoire, des nuances, un contexte. Cette série à saveur linguistique se veut sans prétention. Bien qu’un de mes passe-temps soit d’user les bancs du département des langues, traduction et linguistique d’une certaine faculté des lettres, je ne me proclame pas linguiste (j’ai bien des croûtes à manger d’ici là!). Le métier de réviseure linguistique mène souvent à des recherches documentaires intéressantes et l’envie de me pencher sur les mots du voyage n’est tributaire que de mon amour pour la langue et pour les voyages (et d’un peu de temps libre entre deux mandats). À lire avec amusement et légèreté.

Baroudeur

et son dérivé « barouder »

Nous avons tous une définition plus ou moins définie de ce qu’est un « baroudeur » et cette définition s’inscrit généralement dans une thématique voyageuse.

« Un bon vieux baroudeur »
« Il a baroudé plus qu’à son tour sur les routes du monde. »
« Elle aime barouder. »

Mais, au juste, qu’est-ce qu’un baroudeur?

À la base, le baroudeur est celui qui « aime le baroud ».

  1.  N. m. ARG. MILIT. Celui qui aime le baroud. C’est un vieux baroudeur. (Robert 2015)

Ah oui, je vois! En fait, non… pas du tout.

C’est bien beau tout ça, mais qu’est-ce que le baroud?

Baroud (de l’arabe dialectale « poudre à canon ») est une référence maghrébine aux « coups tirés par des cavaliers lors de festivités ». La locution est ensuite passée dans l’argot militaire français dans le sens de «combat», de «bataille». Le mot, plus souvent qu’autrement utilisé dans l’expression baroud d’honneur, ne fait assurément pas partie du vocabulaire courant de la majorité d’entre nous.

Donc, aimer le baroud revient à dire aimer le combat et un baroudeur serait donc un batailleur, si on en reste là. Évidemment, nous n’en resterons pas là et nous ne nous baserons jamais que sur un seul ouvrage de référence. Alors, continuons nos recherches… Parce que pour le moment, à moins de voir une association claire entre voyage et combat, on est bien loin de l’usage qu’en fait la communauté des voyageurs.

Je baroude, il baroude, tu baroudes…

Barouder, verbe non lexicalisé par Le Robert et relié qu’à l’action de combattre chez Larousse, est souvent reconnu par d’autres ouvrages au sens premier de baroudeur. Barouder signifierait donc, d’un point de vue strictement sémantique « mener une bataille, un combat, se battre ».

Et finalement, ce baroudeur, on en fait quoi?

Revenons à notre baroudeur. Dans un sens premier, un baroudeur serait donc, on l’a vu, celui qui aime le baroud, celui a beaucoup baroudé (un vieux de la vieille dans le monde du combat, quoi).

Néanmoins, et malgré l’hétérogénéité définitoire, ici et là, on retrouve une certaine reconnaissance de ce sens de voyageur, de globe-trotteur (d’ailleurs, il faudra revenir sur ce dernier terme une autre fois), d’aventurier (tiens, lui aussi, tant qu’à y être!). Malgré tout, dans les définitions des divers ouvrages, les références au voyageur sont rares, peu définies et souvent marquées. Par exemple, dans la définition de baroudeur du Robert, après les histoires de baroud, on retrouve une marque familière:

PAR EXTENSION FAM. Aventurier.

Déjà, on se rapproche…

Le Larousse, de son côté, en ce qui a trait à baroudeur, fait un rapprochement entre une personne qui aime la guerre, le combat et une personne dynamique qui aime les risques, et qui est donc aventurière. Pourtant, vous vous souvenez, à barouder, il ne relie que l’action de combattre.

Retour chez Robert. À la définition de baroud, un deuxième emploi est reconnu, mais toujours avec un marquage familier:

  1.  FAM. Grand reporteur.

Passer du combat au voyage

Mais d’où peut bien venir cette sémantique liée au voyage? Comment peut-on partir d’une référence maghrébine au combat et à la poudre à canon et terminer avec un emploi familier reconnu aux traits du voyageur et largement employé dans les écrits de ces derniers ?

De façon générale, les principaux ouvrages, lorsqu’ils en font mention, semblent attribuer de façon unanime un sens de «combattant» à l’adjectif baroudeur. Ceux qui osent sortir de ce cadre reconnaissent généralement une fonction familière se rapportant le plus souvent de l’adjectif aventurier.

D’autres langues ont emprunté le mot baroud et l’ont adapté à leur vocabulaire en conservant le sens de poudre à canon et les références au combat.

Du batailleur à l’aventurier…

Quand on cherche des synonymes (qui en sont rarement de vrais, parlons plutôt de parasynonymes) au verbe barouder, on nous renvoie exclusivement à des termes liés au combat, à l’action de se batailler: combattre, lutter, se battre, guerroyer, etc. Aucune mention d’un quelconque sens lié au voyage.

Si, par contre, on cherche du côté de son dérivé baroudeur, on retrouve, à travers les mots batailleur, combatif, bagarreur, ardent, guerrier, pugnace, fonceur… courageux… ah tiens! AVENTURIER. On n’est pas tout à fait dans le registre voyage, mais pas si loin, pas si loin…

Un tour sur Antidote me réserve une petite surprise sous barouder.

ARGOT
• INTRANSITIF
• Se battre. Un soldat qui a longtemps baroudé.
• Voyager en faisant de l’auto-stop. Barouder en Italie.

Première mention d’auto-stop. Chouette. Mais pourquoi?

Et sous baroudeur
• ARGOT – Personne qui aime la bagarre.
• ARGOT – Aventurier. Un baroudeur qui a parcouru les quatre continents.

Pire, le correcteur me met en garde: Péjoratif – Le nom baroudeur (« personne batailleuse ») constitue une expression péjorative. Ce mot peut être offensant.

Nous revenons à l’aventurier. L’aventurier aurait été celui qui a beaucoup combattu, s’est déplacé de bataille en bataille, celui qui n’a pas froid aux yeux, qui fonce, à qui l’aventure ne fait pas peur. (J’extrapole, là) Il serait intéressant de creuser la sémantique d’aventure, mais ce sera pour une prochaine fois.

Et si on remplace le o par un a ?

Barauder. Baraudeur.

Et si barouder était en fait une déformation réalisée au fil du temps ?  Et si le verbe provenait de barauder ?

Le terme barauder, dont l’origine est obscure, a été attesté au Canada en 1945 et signifierait «mouvoir sur le centre ou obliquement, aller d’un côté et de l’autre» (CNRTL). Il peut aussi vouloir dire, au sens figuré «flâner, marcher lentement, errer, se promener sans but». On le voit aussi relevé dans sa forme pronominale: se barauder.

Le dictionnaire d’Antidote le classe parmi les québécismes, le marque comme étant familier et en donne la définition suivante: Le verbe barauder (« se promener » ou « flâner ») constitue une expression familière et particulière au Québec. Voilà ce qui nous rapproche déjà beaucoup plus vite d’une définition actuelle. Néanmoins, la large part du substantif baroudeur et de son dérivé barouder dans les écrits, les sites Internet, les blogues portant sur le voyage (pas tous québécois) montre bien que cette définition vient de plus loin. D’ailleurs, cet aspect plus doux, plus calme ne renvoie pas très bien à l’image d’aventure que l’histoire de l’usage de ces mots semble vouloir mettre en avant-plan.

Au final?

En fin de compte, je n’ai pas plus percé le mystère de ce glissement sémantique. J’en sais un peu plus, mais si peu. Il m’aurait fallu consulter plus d’ouvrages,poursuivre mes recherches. Au départ, je ne connaissais même pas la signification de baroud et croyais me retrouver devant une explication sémantique plus près de ce que j’entrevoyais. Certains mots sont si courants, si souvent rencontrés dans un domaine qu’on en oublie leur nature première.

Et l’usage, il est ce qu’il est: changeant, mouvant. Derrière lui, se cachent des histoires, des changements, des indices socioculturels, parfois même des anecdotes.  Dans le cas de baroudeur et de barouder, l’usage avait décidément envie de voyager…

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Éparpillée professionnellement, langagière de métier, géographiquement indépendante, voyageuse et mère X3. Périnatalité, linguistique et voyages teintent mon quotidien.

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