Hommage aux longues routes ennuyeuses

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On sous-estime trop souvent la beauté des longues routes qualifiées d’ennuyeuses. De celles qui semblent n’avoir rien à offrir d’autre qu’un décor qui se répète inlassablement au gré des kilomètres trop nombreux. De celles dont on se dit qu’il faut les parcourir pas par plaisir, mais par nécessité. Après ce bout-là, on arrive.

On y roule parce qu’il le faut, parce que la carte routière ne nous offre rien d’autre. Ces routes dont les kilomètres semblent plus longs que les autres et s’égrainent au ralenti. On arrive-tu, là? C’est plate.

Des routes comme ça, il y en a beaucoup au Québec. Il y en a beaucoup un peu partout où les espaces ont des idées de grandeurs. Où des régions ont choisi de s’installer dans le coin de la mappe, loin des grands centres, sans voisins à l’arrière. Il y en a aussi où des villes ont décidé de s’entourer de terres industrielles ou de banlieues tout aussi ennuyantes que les routes qui y serpentent. On va finir par arriver.

Ces routes-là, je les aime.

Oh! Ça n’a pas toujours été ainsi. Fut une époque où je n’y voyais que de l’asphalte et un décor tout en répétitions, monotone. Fut une époque où l’envie de noyer les distances dans toutes sortes de divertissements était plus forte que celle d’essayer de trouver le beau dans le long. C’est long, j’ai hâte d’arriver.

longue route

Ces routes-là, je les aime.

Elles ont changé mon regard. Je le sens plus affuté, plus conscient, plus reconnaissant de tout ce qui se cache dans le long et dans l’ennuyeux. Parce qu’il y a toujours quelque chose à voir, quelque chose à comprendre, quelque chose à sentir. C’est pas obligé d’être du beau et du magnifique. Ça peut aussi être du moche ou de l’incompréhensible. Dans tous les cas, ça peut être réflexif, limite pédagogique. Pourquoi cette route a-t-elle été tracée?

Ces routes-là, je les trouve belles.

Intrinsèquement belles. Belles parce qu’elles laissent le regard se perdre au milieu d’un infini de détails subtils. Belles parce qu’elles offrent le temps de prendre le temps, de creuser dans ses pensées et d’en ressortir ce qui ne pourrait pas en naître au milieu d’une cacophonie visuelle. Belles parce qu’elles obligent à changer de perspectives, à voir les choses différemment, à laisser tomber les attentes. C’est pas si laid, finalement, ici.

longue route

Ces routes-là, je les trouve belles.

Parce qu’elles sont farouches, ne se laissent pas découvrir d’un trait. Si elles laissent défiler ce qu’on croit être un même décor again and again, c’est peut-être parce qu’il y a trop de détails à percevoir. Trop de détails qu’on ne pourrait pas agripper d’un seul coup d’oeil, comme on attrape le Rocher Percé du haut de la côte, comme on dévore le Fjord au tournant. La répétition a peut-être un but après tout. Ah! tiens, j’avais pas remarqué ça.

On leur fait la vie dure à ces routes.

On les emprunte comme on prend l’ascenseur. Sur pause. Dans l’attente d’arriver en haut, en bas, au nord, au sud. Tellement qu’on en oublie d’observer, de contempler, de scruter. On les avale comme un médicament. D’une traite. Le plus vite sera le mieux. Tellement qu’on en oublie la saveur. Encore 113 km.

Moi, je les aime ces routes-là.

J’aime les moments qu’elles m’offrent, le temps qui passe différemment, le paysage défilant plus vite qu’il ne change. J’y vois du temps, j’y trouve de la réflexion, un sentiment d’aller loin sans trop savoir où je vais, mais d’aller là où je dois être. Reste que 35 km.

J’y découvre de petits trésors. Petits à l’échelle des distances, grands à celle de mes prévisions. Comme un secret bien gardé, je découvre des couleurs, des formes, des mouvements. Des irrégularités dans la monotonie. Tiens, c’est joli dans ce coin-là.

J’y vois un potentiel, une conséquence au rythme soutenu habituel, une obligation à la vagabonderie de l’esprit. Ces routes-là, c’est souvent des girl next door. Qu’on ne remarque pas, mais dont la beauté n’a rien à envier. Ces routes-là, c’est la longueur, c’est la représentation de la grandeur de nos terres. Ah! tiens, on est arrivé. Déjà…

 

J’aurais pu intituler ce texte « Hommage à la longue route plate ». Et vous, c’est laquelle votre « longue route plate » ? Réussissez-vous à y trouver le beau dans le long ?

About Author

Éparpillée professionnellement, langagière de métier, géographiquement indépendante, voyageuse et mère X3. Périnatalité, linguistique et voyages teintent mon quotidien.

4 commentaires

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  3. Ces routes-là, c’est aussi l’occasion de prendre le temps… Prendre le temps de rouler, de penser, de parler avec son compagnon de voyage, de rêver. C’est l’occasion d’une distorsion temporelle et de se mettre sur « pause » un moment, et je trouve que cela n’a pas de prix… Alors oui, je les trouve belles moi aussi !

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